L’inclusivité dans les écolieux : où ça en est ? Existe-t-il des oasis queer friendly, féministes, anti-racistes et autres luttes sociales ? Ou est-ce que les habitats collectifs sont juste des entre-soi faussement militants ? Après 1 an de voyage et près de 25 projets alternatifs visités, je te partage mes constats, mes observations, mes questionnements… Et des pistes pour rendre les écovillages plus inclusifs et engagés contre les oppressions systémiques !
Cet article est certainement imparfait, largement incomplet, sûrement biaisé par mon regard et mon propre bagage social… Et pourtant, je crois qu’il a besoin d’exister. Je fais de mon mieux, et je suis preneuse de tous vos retours constructifs, points de vue complémentaires ou même ressentis ! Écris-moi en commentaire, ou sur contact[a]oservert.fr pour papoter. Bonne lecture.
Il y a sûrement mille et une raisons de lutter contre les discriminations. Je pourrais même citer des avantages « utilitaristes » ou logiques. J’ai choisi de rester au stade idéologique, parce que ça donne déjà de bonnes grosses raisons d’allier luttes sociales et environnementales !
De nombreuses crises et inégalités viennent d’une même racine : la dynamique de domination d’un groupe sur un autre, à l’échelle systémique. Domination de l’humain sur le reste du vivant, des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres, des personnes blanches sur les personnes racisées, etc. Ces systèmes de dominations sont interreliés : ils se soutiennent, se renforcent mutuellement. Un joyeux méli-mélo de galères !
La bonne nouvelle, c’est qu’agir sur l’une de ces discriminations, c’est agir sur les autres… À condition d’en déconstruire la racine : les dynamiques de domination. (Pour creuser ce sujet, je te recommande la Fresque des Résistances ! Je t’en partage ma synthèse ici.).
À l’inverse, prétendre agir sur une cause, en oubliant les autres, c’est contre-productif… Et c’est pareil en écolieu. Faire des lieux seulement écolos, c’est oublier tous les autres enjeux du XXIe siècle.
Alors, est-ce que ça fait vraiment sens de « réapprendre à faire société »… Tout en restant entre soi ?
Est-ce qu’on peut vraiment « faire société »… Sans les personnes âgées, handicapées, racisées, queers, jeunes, etc. ?
Des lieux peuvent-ils être alternatifs, solidaires… S’ils ne sont pas représentatifs de la population en France ?
Je ne crois pas. J’ai l’impression qu’on propose une alternative biaisée et incomplète, si on laisse derrière nous la moitié des personnes.
Accueillir une diversité de personnes, c’est s’ouvrir à une diversité de points de vue et d’expériences. C’est profiter pleinement de l’intelligence collective, pour créer des lieux et modes de vie cohérents face aux différents enjeux actuels. Et puis, souvent, les personnes sensibilisées sur une cause le sont aussi sur d’autres : on tire un fil, et on découvre la pelote des dominations. Offrir un lieu inclusif, c’est donc pouvoir accueillir des personnes engagées sur de nombreuses causes et bénéficier de leurs engagements, réseaux, retours d’expérience, etc.
Tout simplement par humanisme. Par cohérence avec les valeurs qu’affichent de nombreux écolieux : de prendre soin de l’humain, d’accueillir, de valoriser la diversité, de souhaiter la résilience, etc.
Malheureusement, entre la théorie et la pratique, entre les idéaux et la réalité, il y a parfois un fossé…
Pendant 1 an, j’ai visité près de 25 écolieux (principalement en zones rurales ou semi-rurales). Au fil des mois, quelque chose me dérangeait de plus en plus, me questionnait… Où est la diversité ?
De lieu en lieu, j’avais très majoritairement affaire à des personnes blanches, valides, cisgenres, éduquées, aisées financièrement (et j’en fais partie !).
Note : J’écris cet article avec ma vision de femme cisgenre, blanche, valide, issue de classe aisée… Et touchée par les causes environnementales et sociales, depuis le haut de mes privilèges. Cet article est nourri par mes réflexions, observations, discussions. Mais cette parole n’est pas à prendre pour argent comptant. Le plus important reste de comprendre les enjeux présents sur votre territoire, se rapprocher des personnes concernées par des discriminations et oppressions, les croire, écouter leurs besoins et y répondre du mieux possible.
Je vous recommande de lire cet article : Votre écologie n’est pas la nôtre. Il dénonce la non prise en compte du racisme systémique et les dérives colonialistes dans les milieux écolos.
J’ai discuté de ce constat avec Wivine, une femme originaire du Gabon venue étudier en France. Je l’ai rencontrée dans un écolieu, où elle faisait un stage.
Elle m’explique qu’arriver dans un nouveau lieu, un nouveau groupe, un nouvel écosystème : c’est une prise de risque, d’autant plus quand on fait partie d’une minorité. En tant que femme noire, elle ne sait pas comment elle sera regardée ou jugée. Elle ne sait pas si elle sera accueillie ou victime de racisme… Alors, de nombreuses personnes ne passeront pas le pas.
Arriver sereinement dans un lieu inconnu, c’est un privilège.
S’arrêter de travailler pour mener sa quête de sens, c’est un privilège.
Avoir confiance qu’on pourra revenir dans le monde du travail après un trou de plusieurs mois (de wwoofing, d’exploration d’écolieux et autres aventures loin du chemin classique), c’est un privilège.
Pouvoir sortir de son quotidien pour visiter des lieux alternatifs, sans craindre les remarques, discriminations, mises à l’écart, ou difficultés à retrouver une vie stable : c’est un privilège !
Pouvoir débourser plusieurs dizaines de milliers d’euros pour rejoindre un écolieu, c’est un privilège.
Elle m’explique aussi que les écolieux sont associés aux écolos… Donc, aux personnes aisées, qui ont le temps d’y réfléchir, peuvent acheter bio, choisir leurs magasins et ont encore assez d’énergie à la fin de la journée pour se déplacer à vélo.
Les écolieux renvoient une image de riche, puisque de nombreux lieux demandent un capital important pour rejoindre. J’ai vu beaucoup de collectifs s’installer dans un chateau, une grande bâtisse, etc.
Alors, beaucoup de personnes racisées et/ou en situation de précarité ne se sentent pas concernées ou invitées dans ce monde-là… Voire, ne connaissent même pas ce concept.
L’image des écolieux à l’échelle nationale est, en elle-même, un frein.
Le terme ‘écolieu’ est lié au projet d’habitat, et donc souvent de propriété. Cela demande de forts investissements à l’entrée et exclut toute une partie de la population… Autrement dit : rejoindre un lieu collectif, ça coûte (souvent) cher.
J’ai vu beaucoup d’Oasis où il fallait acheter son logement (ou des parts de la société) pour y habiter. Alors, ça se chiffre vite à 100 ou 200 000 € !
Pour les plus accessibles, il faut tout de même sortir 10 ou 30 000 € de sa poche. Une somme qui n’est pas offerte à tout le monde, loin de là… Rares sont les lieux qui ne demandent pas un « ticket d’entrée ».
Ce qui se comprend bien sûr, puisqu’il y a souvent un gros emprunt à rembourser pour l’achat du lieu. Mais ça questionne le modèle : est-ce indispensable d’acheter le lieu, si cela résulte en un tel frein ?
Alors, oui : de nombreux projets alternatifs et collectifs se veulent inclusifs… Mais peu reflètent vraiment la diversité de personnes qu’on trouve en France.
Souvent, les collectifs nourrissent des valeurs d’accueil, d’ouverture sociale, d’horizontalité, d’acceptation de l’autre, de soin, etc. Malheureusement, en pratique, quand on arrive sur un territoire et qu’on doit s’y faire accepter, qu’on croule sous les travaux, qu’on a une multitude de rêves et de projets à mener, qu’on doit trouver rapidement un modèle économique pérenne, tout en prenant soin des personnes déjà dans le collectif et en gérant les conflits internes… Les luttes sociales passent après.
En fait, l’inclusivité et le mélange des publics ne se font pas tout seuls. Il ne suffit pas de se déclarer inclusif et ouvert à toustes pour que des profils très divers arrivent. Il ne suffit pas de ne pas discriminer pour lutter contre la discrimination systémique. En réalité, il y a besoin de réels projets, de dispositifs spécifiques pour que les différents publics se sentent invités, accueillis, concernés. Il y a besoin de créer l’excuse de la rencontre, de mettre la vocation sociale au cœur des réflexions et aménagements. Bref : ça demande des ressources, humaines, matérielles et financières… Que les projets collectifs n’ont/n’accordent pas forcément à leur lancement.
Heureusement, il y a aussi des actions (plus ou moins) faciles à mettre en place. J’ai rassemblé dans la suite de l’article plusieurs idées et propositions pour rendre les écolieux plus inclusifs.
Au court de mon voyage, j’ai quand même vu de beaux engagements !
Et plusieurs lieux qui réinventent le rapport à l’argent et la propriété : Hôtel de la Cronce, Coq à l’Ame, Ferme de Chenèvre et bien d’autres.
Cette liste est loin d’être exhaustive, je l’espère. J’ai seulement pioché dans les lieux que j’ai moi-même visités.
Ces actions et principes sont issus d’observations des lieux que j’ai visités ou de conversations avec des personnes concernées. Je suis preneuse d’autres retours d’expériences, idées, témoignages, etc. Écris-moi juste en dessous en commentaire, ou sur contact[a]oservert.fr pour papoter.
Avant tout, je le rappelle : il ne suffit pas de ne pas discriminer soi-même. Il faut activement contrer les dynamiques d’oppressions systémiques.
Par exemple dans l’organisation d’un événement : se contenter de faire un appel à conférence, et traiter de la même manière les propositions — quels que soit le genre, la couleur, l’origine de la personne… En fait, ça ne suffit pas. Car l’oppression systémique fait que certaines personnes se sentiront moins légitimes ou moins capables de proposer une conférence.
De même, face à un nouveau lieu, les personnes subissant des agressions quotidiennes risquent de supposer par défaut qu’elles ne sont pas les bienvenues — pour se protéger d’agressions supplémentaires. C’est donc à vous de les mettre en confiance.
Le plus important, dans toute démarche d’inclusivité : se rapprocher des personnes concernées par les oppressions. Les écouter, les croire, comprendre leurs besoins et demandes… Et essayer d’y répondre, du mieux possible.
J’entends souvent les collectifs essayer « d’aller chercher » les gens : je pense qu’il faut plutôt aller vers elles et eux. Les rejoindre dans leur monde, les comprendre, et leur proposer de remettre un bout de ce monde dans votre écolieu pour qu’iels s’y sentent accueillies.
Créer l’excuse de la rencontre, de la visite, en leur proposant quelque chose que eux cherchent et souhaitent — pas quelque chose sur lesquels vous voulez les sensibiliser.
Exemple : dans le tiers-lieu du Château de Montlaville, les activités ont pour but de créer du lien. Soirée film, apéro jeu de société, etc. Au programme : pas de sensibilisation à l’écologie ou au vivre ensemble, seulement du fun ! Le collectif souhaite instaurer de la confiance et des liens d’amitié. Le partage de leur mode de vie pourra venir dans un second temps, si la curiosité est là.
Exemple 2 : lors d’une conférence, William Dufour (engagé de longues années au sein de l’association Aurore) répétait encore et encore combien il est important de créer l’excuse de la rencontre — pas de se contenter d’espérer qu’elle arrivera.
On grandit et on évolue dans une société pleine de discriminations, d’oppressions systémiques, de clichés et stéréotypes. La culture (médias, pub, télé, films, livres, etc.) répète et entretient tout ça.
Alors, on apprend certains comportements, et on les reproduit. C’est normal quand on baigne dedans !
Il est donc indispensable de se sensibiliser pour identifier ses propres comportements problématiques, comprendre ce qui entretient le système d’oppressions systémiques… Et en sortir, peu à peu.
Ça demande de l’attention, de se mettre à la place de l’autre.
Le collectif peut soutenir ses membres dans cette quête de déconstruction des habitudes problématiques.
Faites de votre écolieu un espace « safe » (sécurisant) pour toustes. Pour ça : zéro tolérance aux comportements oppressifs ou discriminatoires !
Invitez chaque personne victime de tels comportements à venir en parler à un.e membre du collectif… Et croyez cette personne. Mettez-la en sécurité, puis en confiance.
Exemple : à Bascule Argoat, les murs donnent confiance ! Au fil des couloirs et des étages, on lit des affichages comme « ici, vous êtes libres de vos choix », ou « Victime ou témoin d’une agression ? On te croit. Tu peux en parler à un.e référent.e ». J’ai trouvé ça super 🙂
La lutte contre les discriminations, ça passe aussi dans la communication !
Ah, les toilettes ! Pas très sexy, et pourtant : tout le monde en a besoin, alors tout le monde doit s’y sentir bien !
Vous avez une cuisine collective sur votre écolieu ? Quelques bonnes pratiques pour prendre soin de vos invité.e.s !
Et pour la suite de l’article, j’ai cherché des bonnes pratiques pour lutter spécifiquement contre différentes discriminations 👇
En complément des actions ci-dessus, voilà quelques idées spécifiques à la lutte féministe et queer.
Deuxième sujet que j’ai eu l’occasion de vivre et creuser : l’accessibilité financière dans les différents projets d’oasis. Certains se visitent seulement en gîte à prix fixe (et élevé), se rejoignent en achetant un logement ou des parts sociales (en déboursant des dizaines de milliers d’euros)… D’autres veulent allier lutte des classes et lutte écologique, et se rendre financièrement accessibles à toustes. Quelques exemples.
De nombreux lieux sont accessibles en volontariat : le gîte et le couvert, en échange de quelques heures de travail par jour. Ces lieux sont référencés sur la plateforme wwoofing — entre autres. L’Arche de Saint-Antoine a un modèle similaire, avec les séjours communautaires. Pour ces lieux, il n’y a donc rien à payer — si ce n’est de l’huile de coude !
C’est comme ça que j’ai pu m’immerger à La Ferme du Suchel, La Juptière, l’Arche de Saint-Antoine, La Ferme de Chenèvre, etc.
D’autres lieux se visitent à prix libre et conscient. Généralement, le collectif indique le coût de revient par jour de présence (repas, électricité, eau, etc.) et vous permet de choisir votre montant selon vos possibilités. En général, le prix recommandé tourne autour de 10 ou 15 € par jour/nuit.
C’est comme ça que j’ai partagé le quotidien de La Caserne Bascule, Bascule Argoat, l’Hotel de la Cronce, le Château d’Arvieu, etc.
Certains lieux ouvrent leurs portes à l’occasion d’événements.
Par exemple, j’ai participé aux journées portes ouvertes du Campus de la Transition, de la Pépinière des Alvéoles. J’ai aussi découvert certains écolieux en étant bénévole à un festival : le Château du Feÿ (festival Feÿ Art), l’Oasis de Sainte-Camelle (Festival Oasis), le Battement d’Ailes (Rencontres Nationales de Permaculture).
Pour habiter de manière permanente : beaucoup d’écovillages ont des prix à l’entrée élevés ! Heureusement, de plus en plus de collectifs ont à cœur de travailler sur l’accessibilité financière. Généralement, ces valeurs se traduisent alors dans le montage juridique, le fonctionnement financier sur place, un faible investissement pour intégrer le collectif, un loyer accessible ou équitable pour habiter sur le lieu, et plein d’autres idées.
En complément, certains lieux réservent des chambres à de l’accueil d’urgence et de l’accueil solidaire.
C’est le cas du Bidouill’art, dont les revenus permettent d’héberger des personnes dans le besoin. Je l’ai vu aussi à l’Arche de Saint-Antoine.
Enfin, les écolieux peuvent être un merveilleux laboratoire pour réinventer le rapport à l’argent, expérimenter d’autres modèles financiers et sortir (autant que possible !) des dynamiques délétères du capitalisme.
Quelques exemples…
Il y a plein d’autres discriminations, que j’ai moins eu l’occasion d’explorer. Parce que je ne suis pas personnellement concernée, déjà… Mais aussi parce que j’y ai été peu confrontée, je l’ai peu observé. Bref, par manque de représentation de ces personnes dans le monde des écolieux, malheureusement ! (Et puis, j’ai mis du temps avant de voir le problème et de vouloir me pencher activement sur la question, alors j’ai sûrement manqué plein de belles discussions d’empathie et d’enquête sur le sujet).
Bref, je continue l’enquête, en espérant pouvoir compléter cet article au fur et à mesure ! En tout cas : je suis très intéressée par tes propres témoignages, observations, retours d’expérience ou idées ! Écris-moi juste en dessous en commentaire, ou sur contact[a]oservert.fr pour papoter.
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Bonjour Bérénice,
J'ai créer depuis 2020 Fantasy Farm, un éco lieu LGBTQI. En effet la difficulté de créer ce genre de lieu existe car les personnes LGBTQI qui souhaitent vivre cette vie ne sont pas nombreuses (une minorité dans une minorité), dans pas mal de cas les personnes vont s'intégrer dans une communauté existante qui est dans la plupart des cas à dominance hetero normée qui va leur apporter un soutien technique... Pour ma part ma volonté était de créer un lieu que je n'avais pas trouvé. J'ai eu pas mal de personnes de passage, quelques personnes pour des séjours de plusieurs mois, mais la plupart des personnes retournent vivre en ville ou vont de lieux en lieux. Les personnes LGBTQI n'ont pas les mêmes attachements familiaux et relationnels. J'axe donc le lieu vers l'organisation de stages et de séjours pour faire vivre le lieu, y faire venir des personnes pour découvrir ce mode de vie plus simple, cohérent et naturel. Si tu pouvais ajouter une info sur Fantasy Farm cela permettrait d'aider a le faire connaitre. Merci beaucoup, amicalement, Mark
Merci pour votre commentaire et bravo pour ce lieu ! Je l'ajoute à la liste. Belle journée et bonne continuation de ce projet, à bientôt peut-être au détour des routes des écolieux.