L’alimentation durable : 4 clés pour l’adopter

L’aliment qu’on mange n’est pas apparu dans notre assiette miraculeusement. Il est, vous vous en doutez, précédé de tout un processus de production, mais aussi de transport et de conservation, qui polluent. Quels aliments sont les moins polluants ? Faut-il favoriser de la viande locale ou un fruit exotique ? Voyons ce que la science a à nous dire.

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Image par jf-gabnor

La plupart des études scientifiques concluent qu’en tant que particulier, nous pouvons jouer sur 3 principaux postes de pollution pour réduire notre impact écologique : moyen de transport, consommation énergétique chez soi et… alimentation.(1)  J’ajouterai également qu’on peut changer ses choix de consommation personnels (éviter d’acheter neuf, souvent, de posséder de nombreux vêtements, appareils électroniques etc.) et ainsi réduire ce qu’on appelle le sac à dos écologique – dont je vous parlerai prochainement.

L’alimentation est un levier très efficace de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, car c’est un choix quotidien à l’impact énorme et assez facilement modifiable – dans le sens où nous ne sommes pas pris dans un engagement à long terme comme l’achat d’une voiture ou un abonnement EDF (qui est en réalité facilement modifiable si vous souhaitez vous renseigner la dessus !)

Cependant, s’il est assez facile de savoir que le vélo est moins polluant que la voiture, s’il est possible de voir sa facture énergétique et tenter de la réduire, il est bien moins évident de faire des choix alimentaires éclairés. En effet, les informations sont rarement accessibles, encore moins indépendantes, souvent incomparables car d’un aliment à l’autre ce qui est pris en compte est différent et surtout, on ne sait pas quoi chercher ! C’est ce que nous allons tenter de débroussailler dans cet article.

La distance : consommer local et de saison

La distance parcourue par l’aliment du producteur au consommateur, appelé food miles en anglais, est souvent le critère choisi par le consommateur responsable. En effet, le pays d’origine est l’information la plus accessible (du moins pour les fruits et légumes !) et, dans l’imaginaire commun, une longue distance signifie transport en avion donc importante source de pollution. Ce qui est vrai dans l’absolu, comme en témoigne le tableau ci-dessous, comparant les émissions de gaz à effet de serre (CO2 eq ) de différents modes de transport de marchandise :

 Moyen de transportMJ/t-kmt CO2e/t-km × 106
Eau fluviales0.321
Ferroviaire0.318
Camion2.7180
Avion10.0680
Bateau sur eaux internationales0.27 à 14

Énergie utilisée et émissions de gaz à effet de serre (CO2 eq) de différents modes de transport de marchandise 

En effet, on favorisera le transport par bateau à celui par avion (Biocoop garantit dans sa charte qualité qu’aucun de ses produits n’est acheminé par avion) et le transport ferroviaire (malheureusement si peu répandu) au camion. Le tableau ci-dessus amène  à un constat surprenant: il est plus respectueux de la planète de consommer un produit venu de loin mais transporté par bateau, qu’un produit plus proche mais transporté par camion.(2) A nuancer tout de même selon son lieu de vie : le bateau n’ira clairement pas jusqu’à Paris par exemple, et le trajet sera très souvent terminé par camion – alourdissant donc le bilan carbone…

Cependant, plusieurs études ont montrées que le transport ne joue qu’un second rôle dans les émissions carbones d’un aliment tout au long de son cycle de vie. Cela ne veut pas dire qu’il faut cesser d’acheter local, mais plutôt qu’un changement de la nature même de l’aliment s’avère en réalité bien plus efficace ! (comme nous le verrons dans la suite de cet article, restez avec moi). Wikipedia a à ce propos rédigé un article très complet, avec de nombreuses sources scientifiques(3). Il y est dit par exemple qu’en Grande-Bretagne, le transport compterait pour « seulement » 12% des émissions carbones d’un aliment.(4) Un exemple marquant : des tomates poussées en saison sous le soleil espagnol, puis importées en Angleterre, pollueraient moins que des tomates cultivées sur place mais sous serre chauffée(5) ! En effet, une culture sous serre émet en moyenne 10 fois plus de gaz à effet de serre que la même culture en saison, hors serre(6). C’est pourquoi, au-delà de consommer local, il faut consommer des produits de saison et qui sont adaptés au climat et à l’environnement local.

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Image par dimitrisvetsikas1969

En général d’ailleurs, le pays d’origine donne de bons indices sur les méthodes de production, sans prendre en compte la distance. En Espagne par exemple, les cultures sont souvent sous serre, sur d’importantes surfaces en monoculture et/ou utilisent des méthodes intensives pour augmenter les revenus. On trouve des photos assez désastreuses de zones entières sous serres, cultures de tomates et plus récemment de mini brocolis, la nouvelle mode. Attention donc, l’Espagne n’est pas si loin mais ses méthodes peuvent être néfastes tout de même !

On fait le même constat dans les pays pour qui l’exportation de produits alimentaires vers les pays occidentaux est une source de revenu majoritaire et doit donc être maximisée à tout prix – c’est à dire sans considération pour l’environnement. On retrouve l’exemple des avocats mexicains, du soja brésiliens ou de la noix de coco du sud-est asiatique.

C’est pourquoi consommer français réduit non seulement l’impact du transport, mais surtout garantit des normes de qualité de production assez élevées, qu’on ne retrouve clairement pas dans tous les pays, même européens.

Les méthodes d’agriculture : consommer raisonné

Il faut également, et surtout, prendre en considération les méthodes d’agriculture utilisées. En effet, c’est la phase de production qui aurait le plus d’impact sur les émissions totales, à hauteur de 83%. En particulier à cause des quantités de fertilisants et de pesticides utilisées, de l’énergie propulsant les véhicules dans les fermes mais également de la transformation de l’aliment en produit fini (chauffage, pressage etc.)(7)

Surement l’un des postes les plus polluant de la production alimentaire : l’utilisation de pesticides et fertilisants de synthèse. Non seulement leur production utilise de l’énergie, mais leur utilisation diffuse dans l’air des polluants toxiques (dans le cas des produits chimiques) et des gaz à effet de serre (du méthane dans le cas des fertilisants)(8).On se dirigera donc vers des méthodes de production limitant l’utilisation d’intrants (c’est-à-dire tout ce qu’on amène dans le champs pour en améliorer la production), au profit de méthodes s’aidant de l’écosystème dans sa globalité et de la biodiversité des champs.

Image par Erich Westendarp

Attention, c’est volontairement que je ne préconise pas uniquement le bio. En effet, le bio n’est finalement qu’un label, qui peut s’obtenir malgré des méthodes pas si écologiques alors que certaines petites structures ne portent pas le label bio, malgré leurs bonnes pratiques. Pourquoi ? Car il faut payer le label et ses contrôles (comme me l’ont confirmé des producteurs de bio et des vendeurs au marché). Parfois le bio émet plus de gaz à effet de serre que le conventionnel(8), il ne faut donc pas prendre le CO2 pour seul critère de choix. Si certains produits labellisés bio produisent plus de gaz à effet de serre, c’est parce qu’ils utilisent moins de produits chimiques mais plus de fertilisants naturels (à base de caca de vache quoi), très émetteurs de méthane.

Ensuite, évidement, on favorisera les petites productions plutôt que les grandes monocultures. Plus petit signifie moins d’essence mise dans les machines pour traverser le champs et des soins plus individualisés, souvent davantage de biodiversité dans les champs, l’ajout d’arbres ou de haies etc.(8)

Si le sujet vous intéresse, vous trouverez plus de détails sur les problèmes de l’agriculture moderne dans le très bon rapport Afterre 2050, dont je ferais un résumé très prochainement.

L’aliment : consommer végétal

Ensuite, malheureusement, malgré toutes les bonnes pratiques agricoles, certains aliments seront toujours plus polluant que d’autres. En effet, une espèce de plante aura besoin de plus d’eau qu’une autre, sera plus sensible aux maladies et ravageurs (donc associée à l’utilisation de davantage d’intrants) etc. Le cas particulier de la viande est assez facile à comprendre quand on y pense : produire de la viande, c’est convertir des plantes (nourriture de l’animal) en chair. Or, cette conversion induit des « pertes » : il faut plusieurs calories végétales pour produire une calorie animale. Théoriquement, on aurait donc davantage de nourriture en consommant directement la plante. Pire que ça : les animaux d’élevages (les bœufs en particulier) rejettent d’importantes quantités de méthane par leurs pets, rots et déjections (glamour, bonjour !) – or le méthane a un pouvoir réchauffant 25 fois supérieur au CO2 ! L’industrie de la viande est ainsi, selon certaines estimations, le premier secteur de pollution au monde, devant les transports.(6) En clair, un steak haché bio et local pollue en réalité bien plus qu’une banane bio venue des caraïbes, à cause de la quantité de méthane libérée à sa production.

Image par RitaE

Quant aux produits laitiers, si la production du lait émet assez peu de gaz (de par le partage des émissions avec l’industrie de la viande, lorsque les vaches laitières réformées deviennent des steaks hachés), la quantité de lait nécessaire pour produire du fromage ou du beurre par exemple est si importante que le bilan carbone en est rendu mauvais(7).

Pour illustrer mes propos, le tableau ci-dessous compare le bilan carbone de différents aliments produits en France. Les données viennent de l’ADEME et considèrent le produit à la sortie du champs. Cela inclu donc la production et utilisation des fertilisant et pesticides, l’énergie due à l’utilisation des machines mais aussi la pollution lors de leur fabrication, le transport sur champs etc. Mais PAS la transformation avant commercialisation, le transport vers les lieux de distribution, l’emballage etc. Pour les produits animaux, le bilan est alourdi par la gestion des déjections animales, les pets et autres joyeusetés, leur alimentation, l’énergie pour le fonctionnement des bâtiments d’élevage et tout autre intrant. Pour les fromages, on ajoute le processus de transformation du lait – mais ce qui émet le plus en réalité c’est le fait qu’il faut par exemple environ 11,5 L de lait pour faire un kilogramme de fromage à pâte dure. Les aliments en italique sont des aliments transformés.

Aliment Emissions en kg CO2 eq / kg de produit
Produits animaux 
Bœuf, veau13
Porc2 à 3,5
Poulet et volaille2 à 3
Poisson1 à 5
Lait de vache1,1
Beurre9
Fromage à pâte dure12,6
Œuf1,7
Produits végétaux 
Riz thai3,2
Blé0,4
Légumineuse0.2
Légumes0,4
Tomate, sous serre non chauffée0,2
Tomate, sous serre chauffée2
Huile française (colza, tournesol etc.)1.1

Estimation des émissions de gaz à effet de serre de différents produits alimentaires du quotidien, produits en France(7)

De ce constat, une étude conclue qu’il est meilleur pour l’environnement de consommer végétarien – même si les aliments sont importés de loin – que carné.(2) Il me semble que cette conclusion ne doit pas être prise au pied de la lettre comme une excuse pour se nourrir majoritairement de produits exotiques, sous un régime végétarien voire végétalien, car le bénéfice pour l’environnement s’en retrouve tout de même largement réduit.

Le choix de l’aliment importe également car certains sont connus pour être cultivés en monoculture. Celle-ci est souvent précédée de déforestation, pour libérer de l’espace pour les cultures. Or, les arbres sont des puits de carbones c’est-à-dire qu’ils absorbent du carbone lors de leur formation et le libèrent lors de leur décomposition. Déforester, c’est libérer cette grande quantité de carbone d’un coup. De plus, la monoculture affaiblit les écosystèmes, en consommant inégalement les nutriments du sols et en limitant la biodiversité. Or, les insectes et animaux sont essentiels dans un champs car il rendent des services écosystémiques. Un ver de terre va par exemple aérer la terre, une abeille va polliniser etc. L’interdépendance de toutes ces espèces et leurs services renforcent l’écosystème et le rend résilient aux problèmes potentiels en offrant une variété de solutions à chacun d’eux.

Les transformations : consommer brut

Pour finir, il parait assez évident qu’un aliment transformé pollue plus qu’un aliment brut : il faut de l’énergie pour broyer des cacahuètes et en faire du beurre d’arachide, pour moudre du blé et en faire de la farine, pour presser des olives et en faire de l’huile ou encore pour chauffer de la betterave et la rendre fondante sous la dent.

Il y a également la question du packaging : un achat dans un emballage en plastique pollue plus qu’un achat en vrac. De par les matières premières de l’emballage (issues du pétrole dans le cas du plastique) mais aussi ses méthodes de transformation (chauffage, moulage, découpage etc.). Je ferais un article plus détaillé sur les impacts des différents emballages qui existent, car ça n’est en réalité pas aussi évident que « le plastique c’est mal, utilisez du verre partout ».

Image par nutmarketca

Enfin, un produit réfrigéré consomme de l’énergie tout au long de son existence pour conserver la chaine du froid et garantir la qualité du produit fini – et continuera de consommer dans notre réfrigérateur !

Pour faire simple : mangez brut, le plus possible ! Le produit le plus proche de sa forme originale, dans le champs, polluera toujours moins qu’un produit transformé.

En résumé

Pour moi la plus grande surprise a été de voir à quel point la distance compte peu dans la balance, par rapport au reste du moins. Cela m’a permis de me déculpabiliser de la consommation de bananes françaises, qui se dirigent de plus en plus vers une production durable et exempte d’intrants, et donc moins polluante que des brocolis ou des tomates espagnoles cultivés sous serre hors saison (à noter que c’est pour les brocolis que je suis la plus triste dans cette histoire…). De plus, il est frappant de constater la diversité des types de pollution qui existent : si on parle souvent des gaz à effet de serre et du réchauffement climatique, si on parle de plus en plus des produits chimiques, on ne parle encore que trop peu des impacts à long terme d’une culture abusive sur les sols et les écosystèmes de manière générale.

Mais finalement, tous ces calculs, toutes ces recherches ne restent que des chiffres théoriques. En général, un fois sur place, il faut utiliser son instinct : est-ce qu’on peut faire confiance à tel ou tel producteur du marché ? Est-ce que ce produit me parait juste ? Cela sous-entendu bien sûr que l’on fasse la majorité de ses courses au marché, qui reste pour moi le meilleur moyen de consommer responsable : cela garanti un circuit plus court, un contact possible avec le producteur et donc une meilleure connaissance de ses valeurs et méthodes de production, et surtout moins d’argent qui soutient les gros supermarchés peu responsables ! En plus, pas besoin de s’embêter avec le calendrier des fruits et légumes de saison : si son producteur local et responsable le propose, feu vert 🙂

En un mot pour finir : il ne s’agit pas de résoudre un casse-tête à chaque fois qu’on fait ses courses, ou d’établir des tableaux de calculs dès qu’on sort au restaurant. Il faut simplement prendre conscience des sources de pollutions, mieux comprendre d’où vient notre nourriture et s’habituer, peu à peu, à consommer plus local, de saison, plus raisonné, plus végétal et plus brut dès qu’on en a l’occasion.

 

Sources

1. Food-Miles and the Relative Climate Impacts of Food Choices in the United States, Christopher L. Weber and H. Scott Matthews, Environmental Science&Technology, 2008
2. Food miles are less important to environment than food choices, study concludes, Jane Liaw, special to Mongabay, 2008.
3. https://en.wikipedia.org/wiki/Food_miles
Citant entre autres :
Local food, food miles and carbon emissions: A comparison of farm shop and mass distribution approaches, Coley, D. A., Howard, M. and Winter, M., Food Policy, 2009 ;
Food miles: time for a re-think?, Coley, D. A., Howard, M. and Winter, M., British Food Journal, 2011 ;
Fair Miles: Recharting the food miles map, Chi, Kelly Rae, James MacGregor and Richard King, 2009 ;
4. Sources and Resources for « Local Food: The Economics », Worldwatch Institute »
5. Department for Environment, Food and Rural Affairs, Defra
6. Un coup de fourchette pour le climat, Réseau Action Climat, 2015
7. Documentation des facteurs d’émissions de la Base Carbone, ADEME, 2014
8. Rapport Afterre 2050

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